Les deux rives du Jourdain dans la pensée de Jabotinsky
Le mouvement révisionniste dirigé par Jabotinsky se distingue des autres tendances du mouvement sioniste par le fait qu’il conteste, qu’il entend réviser, l’amputation au Foyer national juif des territoires de l’outre-Jourdain, c’est-à-dire l’actuelle Jordanie.
Cette amputation intervient en 1921, au début du deuxième mandat britannique. Le mouvement jabotinskyen ne cessera de revendiquer ces territoires arrachés à l’État hébreu en construction pour être donnés à Abdallah.
Le Betar, et plus tard l’Irgoun (Etzel), en feront l’un de leurs chevaux de bataille.
La rive est du Jourdain et la Légion juive
Lors de la Première Guerre mondiale, des unités juives aidèrent les Britanniques à chasser les Turcs d’Eretz Israël. Dès lors, les hommes de Jabotinsky prirent en charge la libération des terres de l’outre-Jourdain, où existait d’ailleurs un certain nombre de localités juives.
Jabotinsky usera de plusieurs arguments pour justifier la restitution de la rive est du Jourdain au territoire mandataire destiné à l’État juif : l’argument historico-religieux, l’argument juridique, et l’argument géopolitique-pratique.
L’argument historico-religieux
D’un point de vue historique, Eretz Israël s’est toujours étendu sur les deux rives du Jourdain.
À l’époque de l’installation des douze tribus, trois d’entre elles — Gad, Ruben et une partie de Manassé — habitaient les contrées de Galaad et Bashân.
À l’époque des rois David et Salomon, Israël régnait d’Eilat au sud à Alep en Syrie au nord, et de la Grande Mer à l’ouest jusqu’à l’Euphrate en Irak à l’est.
Que ce soit pendant des périodes de souveraineté totale, partielle ou de domination étrangère, les Hébreux habitèrent de tout temps l’est du Jourdain.
Jabotinsky insistera aussi sur le fait que s’il existe effectivement une revendication musulmane sur Jérusalem, elle ne se rapporte qu’à Jérusalem et non aux territoires de l’outre-Jourdain, où ne s’élève aucun lieu saint central de l’islam.
L’argument juridique
D’un point de vue juridique, Jabotinsky s’élève contre la politique britannique, contraire au droit international.
En effet, le mandat britannique sur la Palestine, acte de droit international par excellence, reconnaissait le lien indéfectible du peuple d’Israël avec la Terre d’Israël et faisait suite à la promesse Balfour. Il avait comme objectif de permettre l’établissement d’un Foyer national juif sur toute la Palestine mandataire.
Or, en 1921, les Anglais détachent la partie orientale de cette Palestine mandataire légalement destinée à l’État juif.
La cause de cette amputation n’ayant jamais été donnée, Jabotinsky affirmera que l’alinéa 25 peut interpréter cette confiscation comme un report de l’application de la législation mandataire. Autrement dit, ces terres arrachées au Foyer national juif devront lui être restituées.
L’argument géopolitique et pratique
D’un point de vue plus géopolitique et pratique, Jabotinsky rappelle, dans un de ses articles en 1937, que la revendication des terres de la rive est ne constitue en rien une provocation à l’endroit des Arabes, ni une demande exorbitante, comme il était répandu dans les milieux diplomatiques et même dans la direction sioniste d’alors.
Sur la rive ouest, soit 26 000 km², vivaient 1 200 000 habitants, dont déjà 30 % de Juifs. À l’est, sur un vaste territoire de 70 000 km², n’habitaient que 300 000 personnes.
Autrement dit, l’incorporation de la rive est au futur État juif ne modifiait en rien les données géopolitiques de la région.
Par ailleurs, il fallait s’assurer suffisamment de place pour installer les millions de Juifs qui viendraient, selon le plan jabotinskyen d’Évacuation, s’installer en Eretz Israël à la suite des persécutions.
Jabotinsky écrit :
De notre côté, nous ne croyons à aucun compromis sur cette question. Il n’y a aucune logique à exiger que précisément les affamés et les persécutés devront céder.
Nous avons besoin d’un endroit pour des millions d’immigrants en danger de mort ; et cet endroit, c’est Eretz Israël des deux bords du Jourdain.
Nous nous installerons là-bas, sans chasser ni oppresser personne. Mais c’est pour cela que nous avons besoin de tout Eretz Israël, en son occident et en son orient, et sur cette question, nous ne sommes pas prêts à céder.
Un symbole du mouvement jabotinskyen
Aujourd’hui, la revendication des deux rives du Jourdain demeure un symbole vivant du mouvement jabotinskyen.
Elle doit permettre d’empêcher, à l’avenir, de nouvelles concessions territoriales, en rappelant à juste titre que le peuple juif a déjà été obligé de renoncer aux trois quarts de sa patrie, et qu’il n’y a plus rien à céder.
Cette revendication trouve aussi son expression dans le chant Smol HaYarden, également connu sous le nom Shtei Gadot LaYarden — « Les deux rives du Jourdain ».
Écrit par Ze'ev Jabotinsky en 1929, ce chant devient l’un des chants emblématiques du Betar. Il résume sous une forme poétique et militante l’idée centrale du sionisme révisionniste : le Jourdain ne doit pas être considéré comme une frontière extérieure d’Eretz Israël, mais comme un fleuve situé au cœur du pays.
Son refrain exprime directement cette revendication :
Shtei gadot LaYarden,
Zo shelanu, zo gam ken.
C’est-à-dire :
Deux rives au Jourdain :
celle-ci est à nous, celle-là aussi.
Le chant ne constitue donc pas seulement un symbole musical du Betar. Il transforme la revendication des deux rives du Jourdain en mot d’ordre populaire, transmis dans les rassemblements, les cérémonies et la culture militante du mouvement révisionniste.
Sources
- Archives du Betar