Kœnig et les Juifs

À l’aube du XXIe siècle, le destin de la France demeure flou et difficile à cerner. Sa voix dans le monde s’est considérablement essoufflée tandis que le sentiment d’appartenance au peuple de France semble indéniablement en déclin, notamment chez une partie de la jeunesse. Certains se croyant d’une grande finesse intellectuelle font même mine de ne plus comprendre la question pourtant essentielle : « Qu’est-ce qu’être français ? »

La France est rongée de l’intérieur par toutes sortes de métastases qui gagnent peu à peu chaque pan du pays jusqu’à le rendre par moments méconnaissable.

Pourtant ce n’est pas la première fois que la France affronte des secousses susceptibles de la projeter dans l’abîme. Pour se rafraîchir la mémoire, rien de mieux que de se rendre au cinéma et d’aller voir La Bataille de Gaulle, réalisé par Antonin Baudry. En plus d’évoquer l’une des périodes les plus graves de l’histoire de France, le film réunit des acteurs prestigieux : Simon Abkarian, Niels Schneider, Benoît Magimel et Mathieu Kassovitz, pour ne citer qu’eux.

L’histoire débute en juin 1940. La France, qui possède alors l’une des armées les plus puissantes du monde, se pense vaincue. Sous la houlette du maréchal Pétain, elle s’apprête à signer l’armistice avec l’Allemagne. La France semble disparaître comme elle avait failli disparaître autrefois avec le traité de Troyes, qui offrait la couronne de France à l’Angleterre.

Alors que le pays est gagné par l’indignité, la résignation et la lâcheté, Charles de Gaulle choisit de poursuivre le combat depuis l’Angleterre. Il organise la France libre. Le film retrace avec précision le combat fanatique autant que fantastique et presque insensé de de Gaulle pour rassembler les Français qui refusent la défaite, veulent continuer le combat et entendent peser aux yeux des Britanniques comme la voix légitime de la France.

Peu à peu, la France libre parvient à reprendre pied dans l’Empire français. Puis vient Bir Hakeim. Pour la première fois depuis 1940, la France tient bon face aux Allemands. Du 27 mai au 11 juin 1942 dans le désert libyen, la bataille héroïque de Bir Hakeim oppose les forces de la France libre aux troupes allemandes et italiennes commandées par le maréchal Erwin Rommel. C’est sur cet épisode que je souhaite m’arrêter.

Bir Hakeim montre au monde que la France n’est pas vaincue. Elle prouve qu’elle est encore capable de résister face aux forces allemandes et italiennes alors que Rommel avance frénétiquement vers l’Égypte avec pour objectif stratégique de s’emparer du canal de Suez.

Les Britanniques ont installé une ligne de défense dans le désert autour de la région de Gazala afin d’empêcher Rommel de progresser. Cette ligne est composée de plusieurs positions fortifiées. Bir Hakeim est l’une d’elles. Située tout au sud du dispositif allié, elle est tenue par environ 3 700 soldats de la France libre commandés par le général Marie-Pierre Kœnig.

Le but des Français est de tenir Bir Hakeim le plus longtemps possible afin de protéger le flanc sud de l’armée britannique. Pendant seize jours, les soldats français vont se sacrifier héroïquement dans les conditions les plus extrêmes : chaleur intense, sable brûlant, bombardements répétés, manque de munitions, manque d’eau, épuisement physique et isolement presque total.

Kœnig refuse la demande de reddition de Rommel. Il soutient ses hommes qui se sacrifient jour après jour. Dans le film, la scène de la bataille de Bir Hakeim est l’une des plus émouvantes. On y voit notamment le général Kœnig, interprété par le magnifique Benoît Magimel, observer l’enterrement d’un soldat juif tandis que retentit la récitation tragique du Kaddish.

Alors que l’antisémitisme revient en vogue y compris dans certains milieux culturels, Antonin Baudry fait le choix de montrer cette scène. Elle est non seulement belle sur le plan esthétique mais elle rappelle surtout ce que certains oublient trop souvent, les Juifs ont combattu les nazis pendant la Seconde Guerre mondiale.

Il n’est jamais inutile de rappeler que parmi les premiers à rejoindre de Gaulle à Londres se trouvent des Juifs, aux côtés notamment de jeunes issus de l’Action française. Les Juifs ne rejoignent pas simplement de Gaulle en raison des persécutions nazies. Ils le rejoignent aussi en raison d’un patriotisme total qui anime profondément les Israélites de cette époque.

Ce patriotisme était si fort qu’il avait conduit Maurice Barrès après la Première Guerre mondiale à un véritable mea culpa. Lui qui avait été l’une des grandes figures du nationalisme antidreyfusard en vint à reconnaître la place des Juifs dans la nation, les désignant comme l’une des « familles spirituelles de la France ». On peut également rappeler cette formule : « Israël s’applique dans cette guerre à prouver sa gratitude envers la France. »

À Bir Hakeim, on peut citer Peter Schwiefert, Juif allemand qui rejoint les Forces françaises libres au Liban en août 1941. Il meurt le 7 janvier 1945 à Sermersheim dans les derniers combats pour la libération de la France.

Le respect de Kœnig face à l’enterrement juif montré dans le film, même si la scène est fictive, résonne avec une histoire bien réelle entre Kœnig et les combattants juifs.

En quittant Bir Hakeim dans la nuit, les forces françaises libres de Kœnig croisent, selon plusieurs récits, les combattants juifs de Bir-el-Harmat qui comme ceux de Bir Hakeim tiennent bon face à Rommel.

Cette position isolée est tenue par des volontaires juifs palestiniens engagés dans l’armée britannique, à l’image de la Légion juive vingt ans plus tôt lors de la Première Guerre mondiale. Comme à Bir Hakeim, ces soldats juifs commandés par Felix Liebmann tiennent tête aux tanks germano-italiens de Rommel.

Pendant tout le mois de juin, coupé du reste du monde, privé d’eau et de vivres, prisonnier d’un désert blanc de chaleur, le détachement juif résiste aux panzers. Dans le camp, les hommes meurent comme des mouches, broyés par les obus des tanks et les bombes de la Luftwaffe qui revient sans cesse à la charge. La dysenterie et le paludisme ravagent la garnison. Mais les Allemands ne passent pas.

À la fin de la bataille, sur les 500 soldats juifs engagés, il ne reste plus qu’une cinquantaine de survivants. Pourtant, ils continuent de se battre avec la même rage. Le drapeau sioniste flotte au-dessus de la position et à chaque attaque les blindés ennemis reculent devant la défense acharnée des combattants juifs.

Leur force repose surtout sur leur détermination et sur leur connaissance des champs de mines qu’ils ont eux-mêmes contribué à poser autour de la position.

Au matin du 11 juin 1942, au moment où les survivants de la France libre parviennent à se regrouper après l’évacuation des positions encerclées, Kœnig découvre les hommes de Liebmann. Surpris, il demande qui sont ces hommes. Liebmann lui répond qu’ils sont des combattants du Foyer national juif mais qu’ils ne peuvent pas se battre sous leur propre drapeau, interdit par le règlement britannique.

Kœnig aurait alors réagi avec admiration. Il aurait ordonné que leur fanion à l’étoile de David soit déployé. Devant ses officiers français libres, il aurait fait saluer ce drapeau en hommage au courage des combattants juifs. Certains récits rapportent même cette phrase : « Le drapeau juif, messieurs, saluez ! »

Au fond, cette rencontre entre Kœnig et Liebmann au cœur de la tourmente dit quelque chose de profond. Le peuple français comme le peuple juif sont des peuples surprenants, difficiles à abattre et capables de renaître au moment même où leurs ennemis les croient vaincus.

La France, chaque fois qu’elle a semblé au bord de la disparition, a vu surgir une figure presque mystérieuse comme si son histoire refusait elle-même de s’interrompre. Lorsque le royaume paraît perdu au cœur de la guerre de Cent Ans, Jeanne d’Arc se dresse et rend à la France son roi.

Après dix années de Révolution et de guerre civile, Napoléon apparaît et redonne à la France une superbe. En 1940, lorsque tout semble perdu, de Gaulle se lève à son tour et sauve l’honneur français.

Le peuple juif connaît lui aussi cette loi profonde de l’histoire. Lorsque les Hébreux semblent condamnés à l’esclavage en Égypte, Moïse surgit et les conduit vers Eretz Israël. Lorsque Aman veut anéantir les Juifs de Perse, Esther se dresse et sauve son peuple de l’extermination. Lorsque Rome écrase la Judée, Bar Kokhba incarne même dans la tragédie le refus juif de disparaître. Puis, après des siècles d’exil, Herzl et Jabotinsky ressuscitent le sentiment national juif.

Aujourd’hui encore, dans une époque où Israël est attaqué sur tous les fronts, Benyamin Netanyahou incarne pour ses partisans cette volonté de combattre et de ne pas laisser les ennemis d’Israël décider du destin du peuple juif.

Voilà ce que disent Bir Hakeim, Bir-el-Harmat et plus tard la Brigade juive fondée en 1944. Les soldats de la France libre comme les soldats juifs engagés sous l’uniforme britannique montrent que la nation française et la nation juive sont des nations combattantes et d’honneur.