Dans un pays étranger

ideologie
L’antisémitisme des choses désigne la condition objective de l’exil : tant que le peuple juif vit en pays étranger, les pogroms et les violences antijuives demeurent possibles. Pour Jabotinsky, la réponse ne consiste pas à pleurer les victimes ni à dénoncer chaque émeute isolément, mais à poursuivre l’œuvre sioniste : construire Eretz Israël et mettre fin à la Galout.

L’antisémitisme des choses

« Dans un pays étranger » : seuls ces deux mots du livre du peuple éternel. En ces deux mots se dissimule l’histoire de toutes les émeutes meurtrières.

La source de tous les maux du peuple juif en Gola est la haine active envers les Juifs.

S’il ne s’agissait que de l’« antisémitisme des hommes », il se peut qu’il faille lutter contre lui, essayer de l’atténuer par des explications et de la propagande, de la même manière que cela est traité jusqu’à aujourd’hui en Europe et aux États-Unis, sans grand succès, par les « Ligues pour la lutte contre l’antisémitisme » de tout genre.

Jabotinsky accusait principalement l’« antisémitisme des choses », justement parce qu’il était fixe et inébranlable, dépendant de conditions historiques objectives, que l’on ne pouvait déraciner que par un changement radical de ces mêmes conditions.

Une réponse sentimentale et une réplique orale contre tout acte d’antisémitisme isolé, qu’elle soit véhémente ou douloureuse, et même si elle a un caractère irrésistible et brutal d’émeute organisée — en russe, pogrom — était aux yeux de Jabotinsky inutile, et donc superflue.

Il voyait la source des sources de la misère juive sous toutes ses formes dans l’existence même du « pays étranger » pour les Juifs.

« Dans le pays étranger »

Il exprime ceci d’une façon poétique dans son introduction à la traduction russe du poème Dans la ville du massacre de Bialik :

Dans cette ville, j’ai vu parmi les buissons
un morceau de rouleau de Torah déchiré
J’ai épousseté avec précaution du parchemin éternel
la poussière qui s’y était déposée
Et là était écrit : « Dans le pays étranger »
Ces deux mots seuls du livre du peuple éternel.
En ces deux mots se dissimule
l’histoire de toutes les émeutes meurtrières.

Tant que ces « deux mots » maudits gouvernent le sort des Juifs, à quoi bon les soupirs et les larmes, lorsqu’éclate ici et là un volcan qui a ses propres lois, sur lesquelles nous, les Juifs, n’avons aucun contrôle ?

À cause de cette forme de pensée, certains ont accusé Jabotinsky d’indifférence et de dureté envers les souffrances de son peuple.

Car comment ne serait-il pas bouleversé et écumant, comme tous les autres Juifs ? Comment ne s’émouvrait-il pas sur ses frères victimes d’émeutes cruelles ?

La réponse de Jabotinsky

La réponse de Jabotinsky à cette accusation ne peut être lue, même aujourd’hui, sans pincement au cœur :

Un journaliste juif s’est servi des émeutes de Bialystok pour expliquer, en se servant de celles-ci, ma « philosophie » des émeutes. Il a cherché et a trouvé que je suis indifférent aux misères des Juifs (...)
Je ne me suis pas levé pour lui répondre, je n’ai aucune philosophie des émeutes. Je n’ai pas de philosophie des émeutes.
Je ne compte pas parmi les gens qui en ont besoin, pour en raccommoder les déchirements, pour s’y agripper, alors que l’orage étranger les renversera avec leurs statues.
Je n’apprends rien des émeutes contre notre peuple, et elles n’ont rien à m’apprendre que je ne connaissais auparavant.
Je ne recherche pas en vain des herbes médicinales pour les quelques abcès de la Gola, auxquels je ne crois pas.
Je n’ai ni philosophie des émeutes, ni médecine d’émeutes.
J’aime mon peuple et Eretz Israël : c’est mon credo, c’est le travail de ma vie, et je n’ai nul besoin d’autre chose dans le monde.
Et lorsque le tonnerre éclate, et que les âmes d’esclaves se démènent dans des gémissements de pitié et cherchent un pansement de secours, je serre les dents, relève les coudes et continue à faire mon travail.
Je veux diffuser des cartes de membres du mouvement sioniste — le shekel (שקל) — pendant les journées mêmes d’émeutes, en coller le timbre bleu sur la liste des victimes ; c’est ma fierté.
Vous m’avez montré du doigt et avez cherché sans y trouver autre chose que de l’indifférence — il semble que la peau de vos doigts se soit flétrie par le travail d’étranger.
Mais quoi qu’il se passe dans mon âme, je ne viendrai jamais vers le bûcher terrible de mon peuple avec un mouchoir rempli de larmes, et ne souillerai ni mon peuple ni moi-même par des condoléances pitoyables.
Je n’ai pas à renoncer à ma foi, et ce n’est pas à cause des émeutes que j’abandonnerai, ne serait-ce que pour un petit instant, mon travail.
Ma foi dit que le jour viendra où mon peuple sera grand et libre, et qu’Eretz Israël brillera de toutes les lumières de l’arc-en-ciel de son paysage merveilleux, grâce à la sueur des fils de mon peuple.
Mon travail est le travail de l’un des bâtisseurs, absorbé à l’édification d’un nouveau temple pour le Dieu unique, dont le nom est « peuple d’Israël ».
Lorsque le tonnerre déchire les tristes cieux étrangers, j’ordonne à mon cœur de cesser de battre, et à mes yeux de ne pas regarder.
Je prends et pose une brique supplémentaire, et ceci est ma seule réponse au tonnerre de la destruction.

Beyemey Evel — « Lors des jours de deuil », 1906.

Les émeutes de Constantine

Presque trente ans se sont écoulés depuis que Jabotinsky a écrit cet article du sang de son cœur, à la suite du pogrom contre les Juifs de Bialystok.

Et voilà qu’il revient à sa mémoire à la suite d’un événement semblable, qui s’était déroulé cette fois en un autre coin du monde : les grandes émeutes dans la ville de Constantine, en Algérie, en 1934.

Jabotinsky s’irrita que les Juifs de France, que l’affaire des émeutes devait toucher droit au cœur, étant donné que les Juifs d’Algérie étaient citoyens français, n’aient pas appris l’alphabet de la logique des émeutes et ne veuillent pas tirer la conclusion naturelle qui s’imposait à eux.

« Tout est pour toujours »

Tout est pour toujours.
La pire des choses dans ces événements est le fait qu’il n’y ait aucune morale nouvelle qu’on puisse en tirer.
Lorsque j’étais plus jeune, il y a environ trente ans, après les pogroms de 1905, j’ai écrit dans le vieux Rassviet de Petrograd que la chose la plus amère dans ces meurtres est leur illogisme historique.
Malgré tout le terrible et l’effroyable qu’ils renferment, on ne peut y trouver la consolation des tragédies.
Si c’était une « tragédie », on aurait pu y trouver, au moins, une sorte de consolation amère : car dans la « tragédie », il y a un peu de morale divine ; dans la tragédie se découvre devant l’humanité, ou au moins devant nous les Juifs, une sorte de nouvelle vérité, qu’auparavant on ne connaissait pas, ou qu’on ne comprenait pas.
L’illusion a disparu, la loi historique se dévoile davantage.
Et dans ce sens, il y avait une sorte de tragédie véritable dans la destruction du judaïsme allemand ; peut-être, dans une certaine mesure, dans le pogrom de 1929 en Eretz Israël, au moins pour ceux qui se trompaient dans les rêves de binationalité.
Et cependant, que peut-on apprendre de la boucherie de Constantine, quelque part en Algérie ?
Qui parmi nous se faisait des illusions sur la nature des « indigènes » en ces endroits, ou sur le chevaleresque des gouverneurs locaux ?
Bialik l’a dit : « Il n’y a pas de sens à votre mort comme il n’y a pas de sens à votre vie » ; une boucherie immense, comme la vie des victimes.
Il se peut qu’une partie des Juifs se soit trompée avec eux dans des illusions : ce sont les Juifs français.
Eux, peut-être, ont vraiment cru que « chez eux », il était impossible qu’une telle chose se produise.
Pour eux, il y a réellement ici une tragédie dans le plein sens de ce mot.
Et cependant, à notre regret, un homme doit mériter de vivre la tragédie.
Le sort des moutons qu’on égorge pour en faire des saucisses pour vous et pour moi est fort triste, mais on ne peut l’appeler tragédie.
Parce que les moutons ne le valent pas, la morale divine n’existe pas pour eux, ils n’en apprennent rien.
J’observe les Juifs de France et j’espère une sorte de signe de regret et de colère, une sorte de tentative d’extraire des conclusions.
Et ne serait-ce qu’aujourd’hui, après les événements de Constantine : voilà quelques années consécutives, en un endroit beaucoup plus proche de leur corps et de leur esprit repu, dans les rues de Paris, ils voient et entendent des choses que tout celui qui a encore en lui une étincelle de vie aurait dû approfondir dans sa pensée.
Et sinon les vieux, bien qu’ils doivent encore se souvenir de l’affaire Dreyfus, au moins les jeunes.
Et on sait qu’ils ne sont ni aveugles, ni sourds.
Ils l’ont bien vu ; dans leur maison, entre eux, ils chuchotent sur le danger.
Mais l’expression de cette inquiétude, une tentative de trouver quelque solution — il n’en est pas de signe, même maintenant, lorsque la honte qui s’est découverte en relief à Constantine aurait dû les bouleverser non seulement en tant que Juifs, mais même en tant que citoyens français.

Sources

  • Yomani, Hayarden, 13 septembre 1934.
Rédigé par Super Admin · mai 2026