Philosophie sociale de la Bible

Pourquoi notre peuple porte-t-il le nom d'« Israël » ? Dans ce texte théologique et social d'une profondeur rare, Vladimir Ze'ev Jabotinsky analyse le combat nocturne de Jacob avec l'Ange pour en extraire la quintessence de la pensée juive. Contrairement aux philosophies antiques figées dans la nostalgie d'un Âge d'or perdu, l'ADN d'Israël réside dans le refus du fatalisme : discuter avec le Tout-Puissant et redresser les imperfections du monde n'est pas un péché, c'est un devoir d'action. Le Roch Betar nous livre ici une vibrante leçon de sionisme spirituel, où le progrès humain, l'intelligence et la justice s'unissent pour réparer la Création.

Philosophie sociale de la Bible

Les choses ont été déjà dites. Nous avons tendance à en oublier quelques-unes, mais je pense qu’il serait bon que l’on approfondisse le plus possible la philosophie sociale de la Bible. La partie la plus importante en est contenue dans le nom même d’« Israël », au chapitre 32 du Livre de la Genèse, où il est rapporté comment Jacob « se battit avec le Tout-Puissant ». Durant toute une nuit un Ange lutta avec Jacob, mais il ne put l’obliger à se rendre. En conséquence, l’Ange le bénit et lui donna le nom d’Israël, car Jacob avait combattu avec le Seigneur. Ainsi son nom n’a pas été une disgrâce, mais au contraire un titre de noblesse. Cette conclusion se renforce d’une autre preuve par la tradition qui en a fait le nom de la nation tout entière.

Que signifie tout cela ? Quelle est la philosophie, ou la vision du monde, qui se manifeste à travers ce nom et cette tradition ?

La réponse me paraît claire. Ce nom nous enseigne que, conformément à la vision de la Bible, ce n’est nullement un péché que de discuter avec le Tout-Puissant. Sans doute, Dieu a créé le monde tel qu’il est, mais l’homme ne doit pas accepter comme définitif que le monde sera toujours « tel qu’il est ». Il lui faut constamment s’efforcer de l’améliorer, essayer de corriger les nombreux défauts que Dieu a laissés subsister dans l’ordre du monde. Il nous l’a donné rempli de défauts, afin que l’homme lutte et s’efforce d’« améliorer le monde ».

Les penseurs modernes pourraient donner une interprétation « scientifique » du combat livré jusqu’à l’aube à l’Ange. Selon cette interprétation, Jacob a été aux prises avec sa conscience au cours de cette longue nuit. Le lendemain, au matin, il devait rencontrer son frère Esaü que lui, Jacob, avait trompé. De sombres pensées harcelaient son esprit. L’Ange, qui habite son cœur, interroge : « Jacob, Jacob ! Tu as trompé ton frère Esaü et Laban l’Araméen. Ta vie entière ne serait-elle peut-être qu’une longue tromperie ? »

Telle serait la signification du combat livré par Jacob à l’Ange. Jacob se dit ou, mieux encore, il pense : « Serait-il préférable, plus juste, qu’Esaü, cet enfant sans cœur, reçoive les grands secrets que Toi, Maître du Monde, avais légués à Abraham, notre grand-père ? Ce n’est pas tout. Laban, ce marchand malin, qui n’a jamais conçu un beau rêve, devait-il rester toujours mon maître et moi, qui converse avec les Anges, aurais-je dû rester pauvre toute ma vie et dépendre de mon beau-père ? Les secrets que Toi, Maître de l’Univers, tu as révélés à mon grand-père sont essentiels et sacrés. Mais le monde a besoin d’un ordre pratique et j’ai osé faire quelque chose justement dans ce domaine. Et je demande : Qui a raison, Toi ou moi ? »

À cela, l’Ange qui habite en lui répond : « Béni sois-tu, toi le combattant, toi qui veux rendre le monde meilleur ! »

On sait bien que le concept des possibilités et de l’obligation pour l’homme d’améliorer le monde constitue la principale différence qui existe entre la tradition juive et la tradition « aryenne ». Les Romains et les Grecs ont cru à « l’Âge d’Or » qui aurait existé dans un passé lointain. La foi juive est liée au messianisme, c’est-à-dire à l’avènement d’une ère de bonheur universel. La Paix et la Justice ne se réaliseront que dans le futur, au terme de générations innombrables qui souffriront, lutteront et acquerront une nouvelle sagesse. Finalement, le Messie sera un homme.

C’est dans cette grande idée qu’est implanté le concept du « progrès », étranger à la logique des Romains et des Grecs. Selon leur philosophie, le chemin de l’homme est inversé. Dans leur succession, les générations de l’humanité s’éloignent de plus en plus de l’« Âge d’Or », passent par l’Ère d’Argent à l’Ère de Cuivre, pour aboutir finalement à l’Âge de Fer.

Certes, nous aussi, nous plaçons notre commencement dans le Paradis. Mais ce Paradis n’a aucun lien avec l’Âge d’Or de la légende aryenne. Un poète latin a su donner une description exacte du concept aryen : les hommes des premières générations, les enfants de l’Âge d’Or, ont été droits et justes non à cause de l’impératif d’une loi, ni par crainte d’un châtiment, mais ils l’ont été uniquement de leur propre volonté. (Ovide, les Métamorphoses).

Dans la tradition juive, Adam et Ève, tant qu’ils se trouvaient au Paradis, ignoraient les notions du Mal et du Bien. Au moment même où ils surent établir une distinction entre ces deux concepts, ils furent contraints de quitter le Paradis. Les premières générations de la société humaine se succédèrent dans un monde sauvage, rempli de dangers et d’afflictions : un monde qui devait être « amélioré ».

C’est la principale idée de la philosophie sociale de la Bible. Dieu a créé le monde, mais l’homme, par sa présence, doit vertuer de le perfectionner. Pour atteindre ce but, il doit lutter, déclarer même la guerre aux cieux en vue d’extirper ce qui n’est pas conforme à un ordre juste du monde. Ses armes de guerre sont la connaissance du Bien et du Mal, son esprit et son intelligence.

Un examen poussé de cette question nous permet de trouver, dans la tradition, des allusions directes au concept « d’amélioration du monde ». Non seulement dans son sens moral, mais aussi dans un sens pratique. Cette vue est illustrée d’une façon quasi-technique. L’ingéniosité de Jacob pour ce qui a trait aux troupeaux de Laban est particulièrement caractéristique. J’ignore s’il est réellement possible de déterminer la couleur des moutons grâce aux moyens employés par Jacob. Mais ce n’est pas là ce qui importe le plus. C’est l’idée qui est importante et cette idée est « juive ». Selon la loi établie par le Seigneur, et selon les normes habituelles depuis la création de la nature, les brebis blanches donneront naissance à des agneaux blancs, et les brebis noires à des agneaux noirs.

Jacob s’ingère dans les lois de la nature et les modifie. C’est la première manifestation éclatante, dans l’histoire de la race blanche, d’un désir de régner sur la nature, pour la vaincre et pour lui dicter ce qu’elle doit créer et comment elle doit s’y prendre. Nous y voyons le pas initial dans la voie de ce que nous appelons aujourd’hui « rationalisation » et « organisation » des méthodes de production. Cet acte peut être considéré comme la première initiative dans la création de toutes les espèces de machines. Qu’est-ce que la machine sinon « l’ingéniosité » de notre ancêtre Jacob traduite en termes de fer et d’acier ?

Depuis qu’il y a une centaine d’années des tisseurs manuels, en Angleterre, se sont attaqués aux fabricants qui essayèrent de mécaniser leurs usines, le monde n’avait jamais assisté encore à une telle hostilité à l’égard de la machine. Les esprits timorés pensent que le monde devient trop « juif », qu’il s’égare dans ses efforts d’agir en créateur et en inventeur, dans sa tentative de concurrencer avec le Créateur de l’Univers.

À tout bien considérer, la crise de nos jours n’est pas une crise du « Capitalisme », mais avant tout et surtout une crise du prolétariat. La machine rend le travailleur de plus en plus superflu. Une classe massive, bien organisée, ayant une force politique, une classe active qui par-dessus tout se considère comme la partie la plus essentielle de la société, court le danger de perdre son droit économique et social à l’existence.

Cette crainte est légitime, mais il ne s’ensuit pas pour autant que la meilleure solution soit « d’arrêter les inventions ». Il n’est pas question que les ouvriers deviennent superflus. Le problème réside dans les huit heures de travail quotidien : les huit heures sont devenues superflues. C’est une erreur de dire que là où étaient occupés, dans le temps, cent ouvriers il n’en faut plus maintenant que soixante-quinze. Un autre calcul serait plus correct. Dans une situation où, précédemment, chacun des cent ouvriers travaillait huit heures par jour, il est nécessaire désormais que l’ouvrier ne travaille plus que six heures par jour seulement. La production demeurant inchangée, les salaires devront donc rester les mêmes.

Le problème étant posé en ces termes, le précédent établi par Jacob paraît alors pertinent et juste. Il ne faudrait pas freiner l’activité de l’intelligence humaine qui est toujours à la recherche de nouveaux moyens d’assujettir la nature et de soulager le fardeau de peines de l’homme. Au contraire, il faut continuer à chercher, à inventer, à soulager.

La Bible ne porte pas seulement le témoignage d’une protestation contre l’injustice sociale, elle propose aussi un système, un plan de reconstruction sociale. Évidemment, les choses n’y sont pas exposées dans un ordre systématique. Elles ne sont pas assemblées en un plan où les paragraphes s’enchaînent. Les « paragraphes » sont éparpillés à travers plusieurs textes. Mais si nous les compilons, nous obtiendrons un véritable plan.

Le plan est succinct et il n’entre pas dans les détails. À mon avis, c’est le meilleur, le plus réaliste et le plus sage des plans pour la reconstruction sociale. Il se tient aussi loin de la stupide compétition anarchique que de l’esclavage qu’implique tout système socialiste.

Ce plan comporte trois paragraphes : le principe du Sabbat, le principe du Peah et l’idée du Jubilé.

Le principe du Sabbat est à l’origine de toute la structure sociale de nos jours, pour la protection des droits et de la situation du salarié. Outre le repos du Sabbat, la Bible dicte un certain nombre de lois pour la réglementation du travail des employés, même pour ce qui concerne le moment où l’employeur doit régler les salaires — chaque soir. Tous ces détails peuvent être placés symboliquement sous l’étiquette du Sabbat.

L’essence du Sabbat est le fait que la société ne doit pas laisser le salarié à la merci de l’employeur, ne pas permettre à ce dernier d’imposer toutes ses volontés au pauvre.

La Bible ne reconnaît pas le « contrat libre ». Elle ne reconnaît pas la fameuse « loi de fer » des économistes du XIXe siècle, loi qui proclame que le seul critère, pour la détermination des heures de travail du prolétaire, est la mesure de la fatigue et de la faim que le travailleur peut endurer sans risquer de « disparaître ». Cela veut dire : sans mourir.

Pris dans son sens étroit, le Sabbat se réduirait à une règle fixant la durée de travail. Dans son sens large cependant, comme nous l’avons dit, le Sabbat est à l’origine et représente le commencement de toutes les réformes que, depuis un siècle, les revendicateurs sociaux ont fait adopter dans les multiples domaines de protection de l’ouvrier.

Ce principe a paru, en premier, dans la Bible non pas seulement comme l’une des 613 Mitzvoth, mais comme l’un des dix commandements. Il y figure comme une base fondamentale de la vie sociale. Le Sabbat signifie que les rapports entre salarié et employeur ne constituent pas un problème relevant des seuls hommes, mais qu’il « concerne Dieu ». Il est déterminé, en dernier ressort, par la conscience de l’homme, non pas conformément à l’appétit particulier des uns ou des autres, mais conformément à l’éthique et à l’essor matériel de la société.

Le Peah est la loi régissant la récolte. Elle interdit de s’approprier tout le produit de la terre. Une partie doit être laissée, dans les champs et dans la vigne, pour le pauvre et pour l’étranger, pour l’orphelin et pour la veuve. Ce n’est pas une aumône, c’est un commandement à exécuter ; en d’autres termes, c’est une taxe imposée à la classe des propriétaires terriens au bénéfice de la classe dépourvue de biens fonciers.

Une loi qui fait ressortir une conception exceptionnelle ; une fois de plus la Bible se trouve ainsi à l’origine du progrès social, comme pour le Sabbat, car le Peah est inconnu dans les conceptions des Romains et des Grecs. Toute la vaste structure de l’édifice social, de nos jours, à partir de l’impôt sur les revenus et des taxes sur l’héritage jusqu’à l’aide aux chômeurs, trouve elle aussi son origine dans le Peah.

On doit à un Juif viennois, Popper Linkeus [lecture incertaine], un livre qui porte le titre : « Le Devoir de l’Alimentation Générale ». Ce livre esquisse une tentative de pousser le concept du Peah jusqu’à ses limites extrêmes. Selon le projet de Popper Linkeus [lecture incertaine], l’État a pour obligation de libérer les citoyens dans leur ensemble, tant riches que pauvres, de leurs trois principales préoccupations : nourriture, vêtement et logement.

Ce plan est établi avec tous les détails techniques et contient des calculs précis sur le nombre de gens qui devront travailler annuellement afin d’assurer « l’alimentation générale », ceux qui seront chargés de produire la quantité nécessaire de vivres, de marchandises et de logements. Je ne suis pas expert en la matière et j’ignore si ces calculs sont exacts. Mais je pense qu’un jour viendra où cette conception, quelque utopique qu’elle paraisse maintenant, deviendra réalité.

La société fournira alors à chaque individu le minimum vital indispensable, dans la même mesure qu’elle lui accorde maintenant le minimum spirituel nécessaire, à savoir l’instruction généralisée. La faim, le froid et le manque de logement disparaîtront complètement de la même manière que l’analphabétisme a disparu dans quelques pays civilisés, bien que cela eût paru une chimère cent ans plus tôt.

Je suis profondément convaincu que, dans moins d’un siècle, cette organisation sociale deviendra un fait acquis. Peut-être les impôts importants que chaque État prélève sur ses citoyens auraient-ils été dès maintenant consacrés à assurer à la population dans son ensemble le minimum vital de Popper Linkeus [lecture incertaine], si les millions n’allaient pas à des dépenses pour les canons et les cuirassés. Popper Linkeus [lecture incertaine] pose d’ailleurs cette condition — du renoncement aux armements — pour la réussite de son projet.

Avant que « l’alimentation générale » n’entre en vigueur, il est indispensable — dit-il — que soit abolie l’obligation générale du service militaire. C’est là, indiscutablement, une idée biblique. De tout mon cœur, je pense que cela également se réalisera avant une centaine d’années, et peut-être les enfants de notre génération seront-ils encore en vie pour voir un monde sans guerre. Il deviendra alors possible de consacrer uniquement aux impératifs sociaux les sommes considérables provenant des impôts, et ces mêmes enfants pourront voir un monde qui, réellement, concrétise l’idée du Peah dans toute la plénitude de ses possibilités.

Un monde sera créé dans lequel le mot « faim » ne sera plus que le souvenir d’une légende des temps anciens, un monde dans lequel les neuf dixièmes de l’amertume qui sépare le pauvre du riche aura disparu.

Deux solutions ont été proposées à ce problème. L’une s’appelle socialisme, système où la différence entre riche et pauvre devrait complètement disparaître dans un avenir plus ou moins proche. Cette fin serait atteinte en ôtant à l’homme toute possibilité d’amasser des « richesses ». Mais avec les « richesses » il lui enlève toute chance d’initiative privée, le stimulant le plus précieux pour créer de nouvelles valeurs.

Une solution absolument différente à ce problème est celle de la Bible, avec l’idée du Jubilé — qui remet en cause, à certaines échéances prévues, les situations les plus solides. C’est là le plus puissant, le plus surhumain de tous les concepts sociaux connus dans l’histoire de la pensée humaine.


Source : scan PDF fourni, dossier 505/1932, article « Philosophie sociale de la Bible », pages 1-2.

Auteur : Zéev Jabotinsky