Le Sens de l'Histoire Juive : La pensée comme force motrice de notre destin

Face aux théories marxistes qui réduisent l'Histoire à de simples rapports de force matériels, Vladimir Ze'ev Jabotinsky livre dans cet essai majeur de 1932 une réplique philosophique implacable. Pour le Roch Betar, le premier et le plus puissant des « moyens de production » n'est pas la machine, mais l'esprit humain et le génie propre de chaque peuple. À travers une relecture lumineuse de nos trente siècles d'existence — de l'ingéniosité des Hébreux en Égypte à notre survie en exil —, il démontre que le commerce ou le conservatisme religieux n'ont pas été subis, mais furent des stratégies d'isolement national volontaires. Un texte fondateur qui rappelle que l'aspiration à un État souverain n'est pas seulement un projet politique, mais l'aboutissement naturel et vital de l'âme juive.

LE SENS DE L’HISTOIRE JUIVE

Sans être forcément un adepte du Marxisme, on peut en admettre un principe, à savoir : le principal facteur dans tout phénomène historique est la condition des moyens de production. Mais selon le Marxiste ordinaire les « moyens de production » sont uniquement matériels : un graveur de pierres des temps préhistoriques, une machine de fer de nos jours. C’est là que réside l’erreur.

En fait, ceux-là ne sont pas les plus importants moyens de production. Avant que l’homme n’ait fait le premier marteau, il a dû réfléchir sur ce qu’il voulait créer et sur ce qui lui manquait pour y parvenir. Ensuite, il lui a fallu concevoir le marteau, dans son esprit. Par conséquent, la chose la plus déterminante est donc la « pensée ». De tous les moyens de production c’est notre mécanisme spirituel qui est le plus important, l’élément premier, le suprême élément.

Mais chaque race a un mécanisme spirituel différent. Cela n’a aucun rapport avec la question s’il existe ou non des races « pures ». Assurément, chaque race est mélangée et cela s’applique aussi bien aux Juifs : mais ici le mélange est différent.

En chimie, deux molécules d’hydrogène et une d’oxygène produisent l’eau ; mais deux molécules d’hydrogène et deux molécules d’oxygène réunies produisent un liquide tout à fait différent, liquide que l’on ne doit pas boire mais qui peut être utilisé, par exemple, pour changer les cheveux noirs d’une femme en une femme aux cheveux blonds. Les éléments de la composition dont est issue la race juive et leur proportion dans l’amalgame ne sont pas les mêmes que chez les Italiens ou les Anglais. Ce fait à lui seul suffit pour créer une différence. Les Irlandais sont un amalgame comme le sont aussi les Écossais, mais la différence dans leur psychée, c’est-à-dire dans leur mécanisme spirituel, est considérable en dépit du fait que l’on se trouve en présence « d’éléments de composition » presque identiques. Mais ils sont mélangés dans des proportions différentes. La qualité du « mécanisme spirituel » dépend de la « race », de la force de l’intellect, du penchant plus ou moins accentué pour la recherche de nouvelles voies, de la résignation aux conditions existantes ou de l’audace qui pousse à la découverte ; la ténacité résolue ou, au contraire, la faiblesse qui cède au premier revers. Les moyens suprêmes de production sont en soi un produit de la « race ».

Chaque race qui a son génie propre aspire à devenir une nation. C’est-à-dire, elle veut se créer pour elle-même un milieu économique, politique et spirituel, où toute chose surgirait de sa « pensée spécifique » et conviendrait, par conséquent, à son « goût » particulier.

Une race ne pourrait se créer pareil milieu que dans son propre pays où elle est maîtresse de ses destinées. Chaque race, par conséquent, tendra à devenir un État souverain. Il en est ainsi pour toute race. Une race y peut aspirer avec vigueur parce qu’elle a la ténacité nécessaire ; une autre race pourrait y aspirer d’une façon moins dynamique si la force de résistance lui faisait défaut. Mais d’instinct elle le désire, car c’est uniquement dans son propre État qu’elle se sent à l’aise alors que partout ailleurs elle se sentirait « mal à l’aise » : mal à l’aise peut-être envers elle-même mais sûrement à l’égard de ses voisins qui sont eux, les maîtres chez eux.

Les Juifs fournissent l’exemple le plus frappant de la loi qui veut que chaque « race » aspire toujours à vivre dans un milieu qu’elle s’est formé elle-même, un milieu conforme au caractère particulier de ses « moyens de production ». Notre histoire, vieille de plus de trente siècles, a commencé par la recherche d’un pays qui soit à nous ; aujourd’hui nous sommes de nouveau à la recherche d’un pays, et de nouveau c’est le même pays des ancêtres. Mais notre éternelle aspiration à « un pays à nous », ne trouve pas seulement son expression à travers ce sionisme qui va de la génération du désert jusqu’aux « pionniers ». Si nous prenons la peine de réfléchir nous pourrons déceler cette même aspiration dans les principaux phénomènes de notre Histoire de la dispersion ; dans notre vie économique aussi bien que dans notre attitude à l’égard des traditions religieuses et même dans nos coutumes quotidiennes actuelles.

Lorsqu’un Judéophobe nous reproche d’être surtout des marchands — souvent il dira même, usuriers — nous répondons généralement que ce n’est pas de notre faute ; vous ne nous avez pas laissés nous livrer à d’autres occupations. Il se peut que ce soit une bonne excuse à donner au judéophobe ; mais, du point de vue historique, ce n’est pas vrai. La réalité c’est que, jusqu’à une époque récente, la plupart d’entre nous ne s’étaient occupés que de commerce, et que durant longtemps nous avons été vraiment le principal facteur du développement de la circulation fiduciaire et du crédit au sein de toutes les nations civilisées. Cette tâche ne nous fut nullement imposée. Elle a surgi de notre libre arbitre.

On peut en trouver le premier exemple déjà dans notre Bible. Quand les frères de Joseph vinrent s’établir en Égypte, il leur conseilla de dire au Pharaon qu’ils désiraient s’adonner à l’élevage du bétail parce que les « bergers » étaient « l’abomination de l’Égypte », car les Égyptiens ne se consacraient pas à ce métier. C’était un conseil prudent pour deux raisons. D’abord, on ne les effraie pas d’une concurrence possible ; ensuite, l’on se réserve un domaine économique distinct dans lequel on pourra créer ses propres coutumes, mener une vie qui nous conviendra plus ou moins et qui nous permettra de ne pas nous trouver confrontés, à chaque pas, avec les Égyptiens.

C’est exactement le conseil que les Juifs suivirent plus tard durant leurs pérégrinations dans la Diaspora. L’« abomination de l’Égypte » ne signifie pas nécessairement que les Égyptiens méprisaient cette chose. À bien des égards cela signifiait seulement que l’Égyptien n’avait pas suffisamment mûri pour remplir une certaine tâche économique ; qu’il n’avait pas développé, dans son esprit, les capacités et les connaissances requises pour remplir cette fonction. Par conséquent, au cours des générations où la nécessité a surgi dans le monde d’une économie financière globale, il n’y avait pas parmi les nations un nombre suffisant de gens pour s’acquitter de cette mission. Les Juifs choisirent précisément cette « abomination de l’Égypte ». C’est seulement bien plus tard, et pour des raisons entièrement différentes, que les Juifs se virent interdire l’accès à d’autres fonctions. Au début, nous avions agi librement, de notre propre gré. L’activité économique nous servait de moyen d’isolement national, comme substitut à un territoire que nous n’avions plus.

Le même phénomène s’est produit dans le domaine des traditions. Au cours des derniers siècles nous avons été considérés comme une nation à cause de notre attitude conservatrice pour ce qui concerne la religion. Les chrétiens se sont scindés en trois grandes Églises et en vingt autres plus petites. Parmi nous, il n’existe même pas de « sectes ». Pourquoi ? Aussi longtemps que nous avons vécu dans notre propre pays, nous n’étions nullement des « conservateurs ». L’histoire religieuse de cette lointaine époque est une histoire de mouvements permanents, de développement et de rajeunissement.

Au cours de la période qui va de l’initiation à l’idée monothéiste — qui se rattache à Abraham — au judaïsme sous la forme qu’elle avait prise sous le règne des derniers Asmonéens et des Rois, la pensée religieuse juive a passé par diverses phases : Moïse, les Prophètes, la Thora, et les Prêtres. En ces jours reculés nous avions également des sectes ; elles ont paru depuis l’avènement des « Fils de la Maison de Rahav » jusqu’aux Esséniens. Le Christianisme lui-même fut au début une secte juive.

Mais après la calamité nationale cette effervescence spirituelle s’est interrompue. Quiconque veut se dissocier du Judaïsme se convertit à une foi étrangère. Mais le judaïsme en tant que tel ne connaît qu’une seule tradition. Les plus pénétrants de nos sages docteurs, parmi les Tannaïm et les Amoraïm, s’ingénièrent à trouver le sens de chaque signe caché dans la tradition. Ils discutent, ils se disputent, quelquefois ils se querellent, mais cela ne produit pas un schisme ni une déviation en sectes. La scission la plus accusée qui se soit fait jour sous la forme du Hassidisme n’est pas moins orthodoxe que le Gaon de Vilna dans son attitude à l’égard de la tradition.

Qu’est-ce qui a causé ce changement ? Comment se fait-il que notre nation, lorsqu’elle a vécu sur sa propre terre, ait été du point de vue religieux la nation la plus agitée du monde, et comment, pourquoi une telle nation s’est-elle transformée soudainement en un exemple, en un parangon d’extrême orthodoxie et d’immutabilité ?

Parce qu’elle s’est trouvée exilée de son pays, la RELIGION EST DEMEURÉE LE MEILLEUR MOYEN pour « s’isoler » du contact trop étroit avec les nations environnantes. À partir du moment où « l’isolateur » naturel, à savoir le territoire national, est perdu, tous les moyens sont bons pour constituer un substitut du territoire. Cela s’applique notamment au puissant moyen appelé « tradition religieuse ». Mais pour que ce processus réussisse il est nécessaire que la tradition demeure immuable.

L’homme vit sur la terre et qu’elle vienne à trembler c’est la pire calamité. Lorsque la tradition devient son unique lopin de terre il faut la prémunir contre les moindres secousses. La seule chose qu’il peut accepter, l’objectif vers lequel il tendra ses facultés à l’extrême, c’est de tirer de la tradition le maximum de facteurs d’« isolement ». Il s’impose à lui-même les exigences du Cacherout, par centaines et des plus complexes. Il n’est pas aisé de les observer ; c’est notamment le cas pour les gens pauvres ; mais le peuple s’y soumet dévotieusement, car elles « isolent » le Juif de son milieu environnant. Elles l’aident même à se forger l’illusion d’un milieu à lui. S’il n’a pas d’État, du moins s’en forge-t-il un substitut.

Le substitut de l’État était le ghetto, quartier juif isolé. Là encore il n’est pas vrai que nous ayons été « refoulés » dans le ghetto. Au début, c’est nous-mêmes qui avons établi le ghetto dans chaque ville. C’est quelques siècles plus tard seulement, et pour des raisons tout à fait différentes, que les gouvernements des Gentils mirent des verrous aux portes du ghetto. De nos jours encore chaque groupe minoritaire se forme un ghetto lorsque le désir, même illusoire, le prend d’être une nation vivant sur sa propre terre, échappant ainsi à chaque pas à la promiscuité des étrangers. Cela est vrai non seulement pour les Juifs de New York mais aussi pour les Anglais à Shanghai.

C’est en transformant ainsi chaque événement de sa vie en un moyen d’isolement que le Juif a pu survivre dans la Diaspora ; isolement économique en choisissant toujours un domaine où les Gentils ne sont pas encore très actifs ; double isolement : par le renoncement à toute idée de révision pour ce qui concerne la tradition, et par l’accentuation des facteurs d’isolement de la tradition. Cela a coûté aux Juifs de se priver d’une vie individuelle et sociale ; mais ils ont volontiers payé ce prix, et spontanément, afin que la race puisse vivre dans son propre milieu, même si cela signifiait une existence amoindrie, s’imposant de respirer un air social qui lui fût propre et même d’un seul poumon.

On se demande souvent pourquoi le Sionisme est si fort de nos jours alors que la vieille intégrité juive se trouve considérablement compromise. Pourquoi n’a-t-il pas fleuri des centaines d’années plus tôt, alors que le Juif était un sioniste de toute son âme ? Les raisons en sont multiples, mais il en est une qui domine toutes les autres. Les jours étaient arrivés où les vieux substituts, les « isolateurs » artificiels, furent détruits. Dès lors une poussée a surgi vers l’« isolement », la nécessité et la recherche aussi naturelles qu’invincibles d’un véritable « isolateur » pour l’existence nationale, à savoir un territoire spécifique.

En premier lieu c’est l’isolateur économique qui fut détruit. Le développement économique a fini par contraindre « l’Égyptien » à pénétrer en masse dans les « affaires » juives. En langage technique, cela veut dire qu’en Europe orientale une bourgeoisie non-juive est née. Le Juif n’était plus isolé du point de vue économique. Puis vint l’effondrement du ghetto, ce quartier urbain clos, effondrement dû dans une certaine mesure aux nouvelles idées de liberté et d’égalité, la principale cause étant toutefois le fait que la nouvelle économie ne pouvait tolérer de groupes sociaux isolés. De même, ce phénomène a détruit les murs du « village » des Gentils, exactement de la même manière.

Ces deux faits ont contraint le Juif à partager la vie et la pensée des milieux environnants étrangers, affaiblissant puissamment le troisième « isolateur », le plus puissant de tous, la tradition immuable, notamment son contenu de coutumes religieuses qui, dans le passé, servaient de mur de séparation entre nous et nos voisins, voire même nos associés les plus proches. Brusquement, le Juif s’est trouvé en territoire étranger sans aucune protection contre les vents qui soufflaient de toutes parts.

Pour commencer, pendant une cinquantaine d’années, le Juif a aimé cette nouvelle situation, ou bien il a cru qu’il l’aimait. Mais il se trouve maintenant confronté avec le monde. Il est alors à la recherche d’un « isolateur », à savoir un territoire spécifique. Même si cela ne devait durer que le temps d’une phase brève. Bien qu’il ait cru trouver des délices à se plonger dans les profondeurs du tumulte, de la richesse et de la beauté des milieux étrangers, on peut se poser la question si c’était vraiment de l’assimilation.

Le mouvement national de toute nation longtemps opprimée traverse d’abord une phase « d’assimilation ». Il y a 70 ans, tous les observateurs étaient convaincus que les Tchèques se germanisaient de plus en plus ; il y a trente ans des dizaines de milliers d’Indiens avaient l’habitude de ridiculiser « la culture nationale » et ils ne chantaient que des chansons anglaises. Mais les résultats en furent bien différents. Aujourd’hui nous constatons en toute objectivité que cette étape d’assimilation n’a été qu’un premier pas vers le réveil national. Une nation a vécu de longues années dans une cellule. Soudain la vie l’a poussée dehors, l’a obligée à combattre pour son existence avec les nouveaux moyens de la culture moderne. Cependant, dans la condition actuelle on ne peut encore contrôler ces armes. Avant tout, il lui faut apprendre ce qu’elle doit acquérir, elle ne peut les recevoir que des étrangers. De fait, elle a étudié avec enthousiasme et ferveur. Extérieurement — voire intérieurement — elle donnait l’impression d’un délire d’assimilation ; il pouvait sembler que très vite toute la nation allait s’éteindre. Mais lorsque la première génération eut appris à se plier aux nouveaux modes de vie, il se leva alors une seconde génération qui commença à traduire la culture étrangère en sa propre langue — la langue des lèvres et du cœur. Le résultat fut la République tchécoslovaque et demain peut-être la République indienne. (N.D.L.R. : Cette prévision a été confirmée depuis par l’événement.)

De même que le caractère spécial de notre économie dans la Diaspora, les coutumes de Cacherout, voire le ghetto, ont été des formes différentes du Sionisme éternel, de même l’assimilation juive n’aura été qu’une étape vers la Renaissance nationale, un pas sur la route qui mène de Sion à Sion.


Texte de Vladimir Ze'ev Jabotinsky rédigé en 1932.

Traduction française publiée dans la revue « Énergie » (N° 7) en juillet 1964 à Paris.