La négation de la Galout
La synthèse de la pensée sioniste est l’antithèse du concept galoutique.
Cet antagonisme peut se résumer en une phrase de Jabotinsky dans son ouvrage Zikhronot Ben Dori :
Dans notre vie, il est un grand malheur et un grand objectif : la dispersion et le regroupement.
Pourtant, sa position peut en surprendre plus d’un, dans la mesure où sa négation de la diaspora n’est pas absolue et où il n’envisage pas, du moins avant que les bruits de bottes nazies ne commencent à résonner dans toute l’Europe, une liquidation totale et immédiate de la Gola.
En effet, avant d’envisager l’évacuation générale des Juifs lorsqu’il pressentit le danger de mort qui planait sur l’Europe, il croyait que l’on ne pouvait pas se détacher des besoins variés et nombreux, ni des problèmes existentiels de la diaspora.
Il prévoyait que des Juifs resteraient en exil, malgré l’absence de droits élémentaires et de structures nationales propres.
Le double objectif était alors de faire immigrer le maximum de Juifs vers leur patrie, d’une part, et de lutter pour l’attribution de l’égalité des droits à ceux de la nation juive qui resteraient en exil.
Centre national et droits en diaspora
Il a été difficile de justifier une telle position, pour le moins dualiste, chez des militants de l’entreprise sioniste.
Jabotinsky y répond en 1912 dans Nation et Société :
Comment concilier l’idée de la création d’un centre territorial pour le peuple d’Israël de l’autre côté de la mer, avec la lutte pour les droits de ce même peuple en exil ?
La première explication que Jabotinsky donne se base sur ce qu’il appelle la formation de forces : un idéal historique ne peut s’accomplir sur un ordre et une consigne.
Premièrement, ce territoire ne passera sous notre contrôle à l’aide de la diplomatie (...) mais par l’établissement progressif de statuts économiques et culturels hébreux (...)
Ce travail n’est pas à portée d’un peuple avili, insensé, désorganisé, abaissé.
Pour réaliser un idéal historique, majestueux et complexe, il faut d’abord extraire le peuple d’Israël du puits (...) lui fournir une école nationale, l’organiser, l’habituer à l’action proprement politique (...)
C’est pourquoi la première conclusion de cet idéal national, l’hypothèse antécédente et initiale à la renaissance nationale, est la liberté politique et l’égalité des droits.
La deuxième explication prend en compte l’éventualité que des communautés juives choisiront de rester en exil, conjecture qui s’est d’ailleurs révélée exacte.
Même si l’idéal historique se réalise pleinement, de nombreux Juifs resteront en diaspora (...)
D’un côté, cette dispersion nous conduit à être en tout lieu une minorité et à dépendre partout de la volonté étrangère (...) et dans ce fait réside la raison essentielle de notre souffrance incomparable.
Mais d’un autre côté, la diaspora permet que l’influence juive se fasse ressentir dans mille lieux à la fois (...)
Cette facette de la diaspora a de l’importance, et il faut la reconnaître (...)
Il faut créer un centre par un travail acharné et programmé, qui prendra la forme d’un territoire national autonome : il sera l’instrument de réception de l’immigration juive, la maison productrice de la culture d’Israël, le protecteur de tout le peuple d’Israël.
Cette conviction — la création d’un État juif, pôle national, religieux, politique et culturel du judaïsme, défenseur du peuple juif, ne doit pas nécessairement impliquer la liquidation de la diaspora — existait chez Jabotinsky pendant les années calmes de l’après-guerre, dans les années 1920.
De la diaspora à l’évacuation
Mais lorsque l’antisémitisme populaire puis politique refit surface, que la bête nazie pointa son nez, Jabotinsky ne cessa de lutter pour l’Évacuation, c’est-à-dire la sortie de tous les Juifs d’Europe vers Eretz Israël, et plus généralement pour la liquidation pure et simple de la diaspora.
Il s’opposa aux naïfs qui se berçaient d’illusions en croyant à la possibilité d’une existence juive en exil dans le respect et l’égalité :
Sur qui voulez-vous compter, ici en Pologne, dans votre guerre pour l’égalité des droits ?
Vous croyez à cette soi-disant guerre, vous croyez que vous menez ici une sorte de guerre pour l’égalité des droits ?
Ceci n’est que bavardage. Ce que vous faites est un faux-semblant, pas une guerre.
Pour une guerre, il faut un plan et tout d’abord savoir que, dans le pays dans lequel vous êtes minorité (...), se tient en face de vous un camp massif d’ennemis mortels (...)
Seule l’immigration vers Eretz Israël et la liquidation de la Gola peuvent sortir le peuple hébreu du danger de mort qu’il encourt :
Permettez-moi donc de vous faire une proposition : elle n’est pas sûre (...) mais possible, et c’est la seule.
« Liquidez la Galout ou la Galout vous liquidera »
Jabotinsky avait prévu juste : les nazis prirent le pouvoir et les peuples d’Europe, dans leur écrasante majorité, laissèrent faire, impassibles, complaisants, voire auxiliaires. Six millions de Juifs disparurent, exterminés.
L’antisémitisme et la Shoah ne furent pas des instruments du sionisme, mais la triste démonstration de sa nécessité.
« Liquidez la Galout ou la Galout vous liquidera ! » demeure un leitmotiv du mouvement jabotinskyen, qui définit notre existence en diaspora comme une erreur historique à corriger.
En 1948, 6 % du peuple hébreu vivait sur sa terre ; aujourd’hui, 40 % des Juifs sont rassemblés en Eretz Israël.
Demain, du fait de l’assimilation massive, la majorité écrasante du peuple se trouvera dans sa Maison nationale : l’histoire donne donc raison au sionisme, qui seul est capable d’assurer l’existence du peuple juif.
Sources
- Archives du Betar