L’Année Jubilaire : Pour l’organisation permanente de la Révolution sociale

Découvrez une facette méconnue mais fondamentale du génie du Roch Betar, Vladimir Ze'ev Jabotinsky. Rédigé initialement en 1930, ce texte visionnaire propose une troisième voie audacieuse entre le capitalisme sauvage et le socialisme d'État. En s'appuyant sur le concept biblique du Jubilé, Jabotinsky théorise une « révolution sociale permanente » capable de garantir la justice économique et l'égalité des chances sans jamais sacrifier la liberté individuelle. Un texte d'une modernité brûlante à redécouvrir d'urgence.

L’ANNÉE JUBILIAIRE

Pour l’organisation permanente de la Révolution sociale

Dès ses débuts, le Sionisme — mouvement fondamentalement politique — a manifesté de profondes préoccupations morales. Surgi d’une réaction contre l’oppression et l’iniquité, il a d’un même élan cherché à assurer le salut du Peuple Juif et à fonder la Société issue de sa restauration nationale sur des principes de justice.

Bien entendu, les exigences du rassemblement des exilés — qui primait et continue à l’emporter sur toutes autres considérations — n’ont pas permis d’établir d’emblée cet ordre idéal. Du moins, certaines approximations ont-elles été tentées. Et ce fut l’expérience des kibboutsim, à maints égards digne de respect et souvent d’admiration.

Mais ce n’est point un secret que cette tentative a subi un glorieux échec. Les raisons en sont multiples. D’abord, ce système de colonisation était très dispendieux et hors de proportions avec les nécessités d’absorption rapide des masses d’immigrants. N’en trouve-t-on pas la meilleure preuve dans le fait que, malgré les énormes sacrifices consentis par la Nation, le réseau des kibboutsim ne totalise que quelques dizaines de milliers d’âmes et qu’il n’a eu qu’un rôle quasi insignifiant dans l’accueil et l’intégration du million et demi d’Olim arrivés dans le pays depuis l’avènement de l’État ?

Ensuite, il est évident que le collectivisme, qui est à la base même de ces groupes, répugne à l’immense majorité de ceux qui vont s’installer en Israël — qu’ils viennent des contrées du Bloc soviétique, où ils ont pu éprouver les beautés du régime communiste, des pays orientaux ou d’ailleurs.

C’est que, malgré un demi-siècle d’endoctrinement, le Socialisme — marxiste ou autre — n’a pas réussi à entamer le caractère essentiel du Juif, qui est foncièrement individualiste et libéral. Est-ce à dire que la recherche de l’équité, qui a inspiré les fondateurs des kibboutsim, doive être abandonnée ? Pas du tout ! Mais la démonstration est faite qu’on n’y parviendra pas par des voies empruntées à des doctrines étrangères au Judaïsme, à son esprit et à ses traditions.

L’erreur de ces théoriciens a consisté à vouloir faire violence à la nature des hommes auxquels ils proposaient un ordre social sans racines dans leur passé historique et spirituel.

Car les principes de justice sur lesquels il faut bâtir Israël existent et leur valeur s’est confirmée à travers les millénaires. Ils ont été proclamés dans la Bible ; pour les découvrir, il n’est que d’ouvrir le Livre et de méditer sur ses enseignements. C’est à quoi nous convie cette étude de Vladimir Jabotinsky qui, malgré les années, demeure d’une brillante actualité et qui offre aux sociologues hébreux des horizons toujours nouveaux.

On croit généralement que les racines du socialisme se trouvent dans la Bible ; mais cela n’est pas tout à fait exact. Bien entendu, la Bible déborde du sentiment de la justice sociale et exprime son aversion pour un ordre social où le riche vit dans l’aisance en exploitant le pauvre. Mais cela n’est pas du socialisme : le socialisme, c’est un dessein précis et concret ayant trait à la solution par une loi définitive du problème social.

Or précisément, la Bible ne contient rien de semblable. Au contraire, bien qu’un plan concret d’une révolution sociale, ou plutôt l’esquisse d’un tel plan, se trouve également dans la Bible, il n’est point socialiste. Il est même, dans son idée fondamentale, en opposition directe au socialisme.

Le remède biblique au désordre social s’appelle « L’année jubilaire » ; il est décrit dans le Lévitique, ch. 25. La différence principale entre ce remède et le socialisme, c’est la différence entre deux conceptions : guérir les maladies sociales, ou prévenir celles-ci.

Le socialisme est une tentative d’empêcher le mal social de se produire : c’est le projet d’un ordre social tel que les inégalités et l’injustice dans la répartition des biens soient automatiquement, et une fois pour toutes, rendues impossibles. Le problème social lui-même, comme nous le concevons actuellement, doit tout simplement disparaître, une fois l’ordre socialiste établi. L’humanité serait organisée de telle sorte que les particuliers ne puissent plus accumuler en grande quantité soit des biens de consommation, soit des moyens de production.

Cela ne veut pas dire, par exemple, que l’État paierait le même salaire à un professeur et à un bûcheron, ne serait-ce tout d’abord qu’en raison de certaines conditions de tranquillité et de confort indispensables au travailleur intellectuel et qui ne le sont pas pour le bûcheron. L’échelle des salaires peut même devenir — comme c’est le cas en Russie soviétique — non pas une institution provisoire, mais permanente du socialisme. Plus encore : on peut admettre que certains domaines du travail intellectuel, où se manifeste le « talent », comporteront des récompenses en dehors de toute échelle de salaires.

Exemple : un roman bien réussi, vendu à plusieurs millions d’exemplaires, pourrait « enrichir » l’auteur ; ou bien s’enrichirait un pianiste génial qui parcourra le monde — abstraction faite de l’éventualité que la radio ne supprime, à la fin, et le livre et le piano. Mais tout cela n’est que détail. Le problème social ne consiste pas en ce que le hasard a favorisé un « veinard » qui a trouvé dans la mer une grosse perle. L’ennui ne commence que lorsque cet homme chanceux veut échanger sa perle contre des terres ou contre des usines pourvues de nombreuses machines, qu’il a la possibilité d’embaucher avantageusement la main-d’œuvre de ses voisins et de vendre cher les produits de son industrie.

C’est ce danger que le socialisme entend supprimer en éliminant, une fois pour toutes, les moyens de production massive de la propriété individuelle.

Le projet biblique n’a rien de commun avec ce système « prophylactique » qui élimine, à la source, la possibilité de voir apparaître des inégalités sociales, les risques de l’exploitation, de la concurrence économique et la lutte économique elle-même. La Bible n’a pas l’intention de supprimer la liberté économique ; ce qu’elle veut, c’est apporter à cette liberté certains correctifs et contre-poisons, pour ainsi dire. Certains de ces correctifs bibliques, et justement les moins efficaces, sont universellement connus.

Le plus important en est le repos sabbatique, mentionné déjà dans les Dix Commandements. Vient ensuite la loi sur le coin du champ : en moissonnant, son propriétaire ne doit ni ramasser ni faire ramasser les épis tombés au coin de son champ ; ces épis sont destinés aux veuves, aux orphelins et aux étrangers qui ne possèdent pas de champ, comme la pauvre Ruth. Il y a encore la loi sur la dîme — c’est-à-dire le dixième des revenus — pour le temple.

C’est de tous ces rudiments de législation sociale que s’est développé plus tard l’actuel système fort complexe de sécurité sociale, de secours et d’impositions en faveur des pauvres. Ce système n’a, bien entendu, rien de commun avec le socialisme, quoique beaucoup de lois sociales qu’il contient aient été établies sous l’influence directe de la foi socialiste. Tout cela est, tant dans la Bible que dans notre vie moderne, un système correctif dans l’ordre de liberté économique. Ces mesures ne touchent point à la liberté économique elle-même.

Cependant, le correctif le plus radical et le plus révolutionnaire de la Bible est d’une façon générale beaucoup moins connu. L’idée de l’« année jubilaire » est développée, à peu près, dans le Lévitique de la façon suivante :

« Comptez sept fois sept années, soit quarante-neuf années en tout. Au septième mois après la dernière année, le dixième jour dudit mois — le jour du Grand Pardon — fais retentir les sons du schofar dans le pays ; cette cinquantième année sera pour toi une année sainte. Proclame la liberté dans le pays ; ce sera pour vous une année de jubilé ; si un homme a été obligé, à cause de ses dettes, de vendre sa terre et n’a pas pu la racheter, en cette année de jubilé cette terre lui sera rendue gratuitement. Il en sera de même avec une maison en dehors des maisons de ville. Il en sera de même avec ton frère qui, ayant été appauvri, est devenu un esclave à ton service : considère-le non comme un esclave mais comme un salarié. En l’année du jubilé il deviendra libre de nouveau, lui et toute sa famille, et ils retourneront à leur patrimoine précédent. »

Il n’est pas dit davantage. Si je ne me trompe, nous sommes en présence pourtant d’une envolée extraordinaire de la pensée réformatrice. En effet, nous avons devant nous une tentative d’établir une loi obligatoire des révolutions sociales périodiques.

La différence essentielle entre la révolution préconisée par la Bible et celle que prêche le socialisme réside en ce que la révolution socialiste doit avoir lieu une fois pour toutes, tandis que la révolution biblique doit obligatoirement se reproduire de temps en temps.

Selon la conception du socialisme, les droits de propriété de la terre — et en général de tous les biens économiques — doivent être établis une fois pour toutes, après quoi aucun changement ne sera permis. Par contre, selon la Bible, la réalité économique possède, même après l’année jubilaire, toutes les possibilités et toute la liberté de changements. Les hommes continueront, comme par le passé, à penser, à « combiner », à lutter, à se concurrencer. La vie continuera comme auparavant de ressembler à un champ de bataille, où l’on doit également envisager l’éventualité des victoires et des défaites, des initiatives couronnées de récompenses ou de pertes.

La liberté ne serait limitée que par deux correctifs. Un correctif, ou plus exactement un système entier de correctifs, agira d’une façon permanente : une fois par semaine, le travail est interdit ; le coin du champ ou de la vigne appartient aux pauvres ; un dixième du revenu doit être versé au temple. Traduit en langage moderne, cela veut dire : une législation sur la durée de la journée du travail et, en général, toutes les lois ayant trait à la protection du travail, toutes les formes des impôts progressifs.

Le deuxième correctif, ou mieux, le deuxième contre-poison au régime de liberté économique, c’est le Jubilé. De temps en temps passe sur la forêt humaine une grande hache qui coupe les sommets des arbres qui auront dépassé la hauteur moyenne. Les dettes sont annulées. Le patrimoine perdu par les appauvris est rendu à leurs propriétaires. Ceux qui avaient aliéné leur indépendance économique retrouvent leur complète liberté. L’équilibre économique est de nouveau restauré. Et maintenant, recommencez le même libre jeu des forces jusqu’à la nouvelle révolution.

Laissons pour un moment de côté la question de savoir si ce système est meilleur ou non que le système socialiste. Pour l’instant, il importe seulement de constater une seule chose : cela est en pleine opposition au socialisme. L’idée de bouleversements sociaux périodiques est une tentative de guérir périodiquement les affections sociales et non de les empêcher de se produire.

Au contraire : l’idée du Jubilé se fonde sur la conviction que la liberté de l’émulation et la concurrence économique constituent la base nécessaire de la vie sociale des hommes. Que les hommes luttent, qu’ils perdent ou qu’ils gagnent : il est seulement indispensable d’aménager, sur le sol de cette arène de lutte, une nappe d’herbes molles afin que celui qui tombe ne se fasse pas trop de mal ; cette « herbe molle », c’est le repos hebdomadaire, la loi du coin du champ, la dîme ; bref, tout le complexe des mesures que l’État prend afin d’amortir les chocs, afin d’éviter que l’exploitation dégénère en brigandage impitoyable, en paupérisme et en misère.

De temps en temps, comme lors d’une compétition sportive, le sifflet de l’arbitre se fait entendre : les « vainqueurs » et les « vaincus » retrouvent leurs positions de départ et dans des rangs semblables. Et c’est justement afin que la lutte recommence de nouveau.

Qu’est-ce qui est préférable : guérir des maladies ou ne pas laisser apparaître les maladies ? — C’est une vieille question, un problème ancien. Ce problème se pose à chaque mère quand ses enfants sont encore tout petits : que vaut-il mieux, faire appel au médecin lorsqu’ils sont tombés malades par suite d’un refroidissement, ou bien ne point les laisser sortir à l’air afin d’éviter qu’ils prennent froid ?

Quand les filles deviennent grandes, le problème change d’aspect : est-il préférable de les empêcher de se promener avec des jeunes gens, ou de leur en accorder la liberté quitte à courir le risque que certains flirts puissent mener assez loin, ce qui nécessitera alors de prendre certaines mesures ? Ou bien sur le plan de l’État : faut-il introduire la censure préalable — ou doit-on accorder la liberté de la presse en prenant dans ce dernier cas quelques précautions afin que les abus possibles soient punis ? Interdire carrément toute manifestation dans les rues ou bien avoir à sa disposition une force policière capable d’intervenir dans le cas où des pierres commencent à voler ?

D’une façon plus générale, convient-il d’opter pour l’immunisation contre toutes les maladies possibles et imaginables, ou bien importe-t-il de préparer des chirurgiens, des médecins et des pharmaciens ? On a dit que, si l’on pouvait immuniser l’homme contre toutes les maladies possibles, cet homme risquerait de devenir crétin. Je n’entends rien en médecine et je ne puis par conséquent en juger, mais...

Si j’étais roi, j’aurais organisé mon royaume selon la règle du Jubilé biblique et non selon la formule socialiste. Bien entendu, il aurait fallu avant tout trouver des spécialistes compétents auxquels on confierait la délicate mission de développer l’allusion biblique. La façon primitive, naïve, enfantine dont l’idée du Jubilé est exprimée dans la Bible ne permet pas de la réaliser telle quelle dans notre vie si complexe ; certains savants historiens émettent même des doutes si la loi du Jubilé a été, à une époque quelconque de l’histoire juive ancienne, appliquée ou bien si elle est restée lettre morte.

Mais n’en fut-il pas de même pour nombre d’autres lois dans les diverses Bibles de l’humanité, lois généreuses qui n’ont jamais reçu même une ombre d’application ? On n’a pas, par exemple, encore reforgé les épées en charrues... mais un temps viendra où cela sera fait. La non-application d’une loi n’est pas une condamnation à mort d’une idée ; c’est parfois l’indice d’un idéal véritable...

Eh bien, j’aurais donc engagé des experts pour la tâche de traduire l’allusion biblique dans le langage de notre temps. Et dans mes instructions à cette commission de savants j’aurais écrit ceci :

Messieurs, ayez l’obligeance de bien vouloir procéder à l’adaptation de l’idée des révolutions sociales légales et périodiques aux conditions de la réalité économique contemporaine. En même temps, gardez présent à l’esprit que la période de cinquante années proposée par la Bible n’est qu’un détail peu important. Vous pouvez, par exemple, décider que l’année jubilaire n’entrera en vigueur qu’une fois qu’il en sera statué par une institution spécialement créée à cet effet ou bien déjà existante : parlement, sénat, conseil supérieur économique, ou peut-être par un plébiscite, ou bien par la décision qualifiée d’une majorité selon que vous l’estimerez le plus approprié.

Ensuite, il vous sera loisible de fixer le temps de la répartition des biens économiques en concomitance avec les périodes des crises longues et virulentes, et rien ne saurait être plus opportun. L’essentiel, c’est que vous consolidiez dans votre projet, une fois pour toutes, la légitimité de ce qu’on appelle aujourd’hui la révolution sociale. Enlevez à ce terme le terrible arrière-goût de violences et de sang, rendez-le normal, faites-en une partie de la Constitution au même titre que la convocation d’une Assemblée Nationale extraordinaire pour la révision de la Constitution — mesure législative d’exception certes, mesure solennelle assurément, mais mesure légale et prévue tout de même.

Ensuite, Messieurs, ayez l’obligeance de prévoir de quelle façon la nouvelle loi pourrait influencer les échanges économiques courants et, particulièrement, quelles en seraient les répercussions sur cette base de la vie sociale que l’on nomme crédit. Bref : étudiez bien le problème et faites votre travail, mais donnez à chaque homme dans notre royaume la possibilité de vivre, de créer, de commercer et d’inventer, d’aspirer à la prospérité et à l’aisance personnelles — mais en même temps que chacun sache que, de temps en temps, apparaîtra le Jubilé, que la trompette du Jugement retentira dans le pays et que l’on « proclamera la liberté »...

Or, je ne suis point roi. Au contraire — j’appartiens à une classe dont le nom même est devenu opprobre : la bourgeoisie, pire même, je ne fais pas partie de ce type, très répandu parmi la bourgeoisie, qui est atteint du complexe de culpabilité. Non, je ne suis pas contaminé par une minime parcelle de ce complexe.

À mon avis, presque toute la civilisation que nous respirons est le fruit du régime bourgeois et de ses ancêtres lointains — les Romains, les Grecs, les Hébreux et les Égyptiens. Et j’ai la conviction que ce régime a la vertu de l’élasticité, propre à adopter nombre de correctifs sociaux et, malgré cela, à demeurer au fond identique à lui-même.

Je pense que le régime social qui est appelé « bourgeois » ou « capitaliste » arrivera un jour à supprimer complètement le phénomène social de la pauvreté, c’est-à-dire la chute des salaires au-dessous du minimum où commence la faim et finit la décence. N’étaient les budgets militaires, c’eût été déjà possible dans plusieurs pays. Plus encore : s’il est exact que le régime bourgeois élabore comme n’importe quel organisme vivant certains poisons, causant par cela même les conditions de bouleversements périodiques, j’ai la ferme conviction que ce régime est capable non seulement de supporter ces bouleversements mais de les intégrer dans son système : légaliser et mettre de l’ordre dans ses auto-révisions et assurer pour l’avenir des possibilités illimitées à réaliser par les étapes de transformations sociales répétées — transformations prévues, pensées, planifiées et, soit dit en passant, sans aucune effusion de sang.


Texte écrit par Vladimir Ze'ev Jabotinsky en 1930.

La traduction publiée ci-dessus a été réalisée par S. Yeivine et publiée dans la revue « Énergie » (N° 10), en avril 1962 à Paris.

Rédigé par Zeev Jabotinsky · juin 2026