Les difficultés du sionisme en tant que mouvement politique ne résident pas dans la formulation de ses fondements : la renaissance spirituelle et politique de la nation hébraïque sur son territoire ; apaisement et disparition de la détresse des Juifs au moyen de l'immigration massive de millions d'entre eux vers ce territoire. Les difficultés commencent quand il faut définir la base géographique nécessaire à la réalisation de ces fondements : Eretz Israel, terre n'étant pas vide et dans laquelle se heurtent des intérêts contraires. Pourquoi donc Eretz Israel dont l'obtention nécessitera efforts, entêtements et sacrifices, et pas le Birobidjan ou l'Ouganda ? car c'est vers Sion que deux millénaires durant, les espoirs et les souffrances d'Israël se tournèrent, car c'est selon Sion que le calendrier juif, les saisons et les fêtes étaient réglés, et car c'est à Sion, berceau de la civilisation, de la religion et de l'histoire juive, que l'État juif vécu pendant des siècles. C'est sa conception de l'histoire juive et de l'unité nationale qui conduit Jabotinsky à rejeter le "projet Ouganda" comme tout autre plan politique visant à rassembler le peuple juif dans un territoire quel qu'il soit, autre que Eretz Israel (territorialisme). En 1905, dans "Les premiers écrits sionistes", on peut lire : "Avant notre venue en Eretz Israël, nous n'étions pas un peuple et nous n'existions pas. Sur la terre d'Israël nous avons grandi, sur elle nous étions citoyens, lorsque nous avons inventé la croyance en un Dieu unique, c'étaient les vents de ce pays que nous avons respiré (...) En Eretz Israël se sont développées les idées de nos prophètes (...) Là-bas nous sommes nés en tant que nation, là-bas nous avons grandi. Lorsqu'un désastre nous jeta en dehors du territoire d'Israël, nous n'avons pas pu grandir, de la même façon qu'un arbre ne peut pousser lorsqu'il a été déraciné". Plus loin, il ajoute : "L'histoire de l'exil n'est autre qu'une conservation de notre unité "judéo-cananéenne" authentique. C'est pourquoi si le sionisme doit apporter une réponse définitive à la question juive, elle doit le faire de la façon suivante : trouver le moyen de conserver et de perpétuer notre unité "eretzisraelienne", c'est-à-dire de nous faire immigrer en Eretz Israel. Sans Eretz Israel (...) [la solution de cette question] ne peut tout simplement pas intervenir car l'épilogue de notre exil est forcé de repasser par les mêmes rails que ceux empruntés par le train historique de l'exil. L'Ouganda est néfaste à mes yeux, non pas car en fin de compte [ce projet] n'aboutira pas à un Etat "judéo-cananéen" mais "judéo-ougandais", mais car en fin de compte il n'aboutira à aucun Etat, car aucun Etat ne pourra aboutir : l'effort poursuivi par les masses populaires (la "décision nationale" selon le terme de Ah'ad Ha-am) nécessaire à la réalisation de l'État juif, ne peut intervenir et se prolonger dans le temps seulement sur la base du principe (...) qui contient la solution unique de toute notre résistance nationale et historique : la garantie de l'existence de notre unité "eretzisraelienne"." Jabotinsky explique donc que primo, la résolution du problème de l'exil doit repasser par là où il a commencé (idée du retour), et que secundo, les masses juives suivront le projet sioniste (idée de la "décision nationale") si et seulement si il permet la réalisation des aspirations nationales en perpétuant l'identité "judéo-cananéenne", à savoir une identité à la fois juive au sens religieux et national, mais aussi une identité "eretzisraéliennee", un enracinement local, un fort sentiment d'appartenance à la terre d'Israël. Jabotinsky se battra donc toujours pour Eretz israel et s'opposera à la tendance territorialiste jusqu'à ce qu'elle trépasse. "Que ce soit raisonnable ou non, ceci est ma terre. Lorsqu'une nation (...) s'efface dans un chaos, elle a d'autant plus le droit d'affirmer : qu'elle soit bonne ou mauvaise, qu'elle soit commode ou rude, qu'elle soit abordable ou coûteuse, ceci est ma terre". Bien qu'il a toujours nié toute relation sentimentale avec la terre d'Israël, il y a toujours été attaché de tout son coeur et de toute son âme. En fait, il s'est toujours considéré comme un citoyen de la patrie "eretzisraélienne".